Anywhere, Out Of The World

Réservoir de réflexions personnelles et autres délires particuliers

samedi 1 décembre 2007

L'ami des veaux

Approchez-vous d'un mot tout à fait original : désuettes. Vous ne lui trouvez pas quelque chose de très particulier, de très étrange, quelque chose qui vous chatouille l'oeil quand vous le lisez, qui attire votre attention, qui vous titille l'esprit agréablement, qui excite votre curiosité, enfin, qui vous fait un tout petit peu étinceler le cerveau et qui vous donne envie de vous y attarder un peu plus longtemps que sur un autre mot, pour découvrir qu'est ce qui dans ce mot bien particulier vous a fait frétiller les méninges ? Allez, supposons que c'est le cas, comme c'était le mien lorsque je l'ai lu la dernière fois. Vous étiez en train de finir un paragraphe quand vous êtes tombé sur ce mot qui vous a d'abord taquiné inconsciemment, vous l'avez relu une fois sans trop vous en rendre compte, une seconde fois parce que la première fois ne vous a rien révélé sur ce qu'il avait de particulier, puis enfin vous prenez réellement conscience que ce mot, là, tel qu'il est, est particulier et mérite une attention particulière.

Qu'a-t-il de suffisamment étrange pour vous avoir distrait à ce point ? Analysons. Tout d'abord, il est désuet. Oui, forcément, vous vous en êtes rendu compte avant même de l'avoir lu, un mot avec une forme pareille, vous n'en croisez pas souvent. C'est un mot peu commun, qu'on pourrait traiter de "vieux", il vous inspire l'odeur de poussière des livres qui ont deux fois votre âge, mais que vous avez ouvert avec plaisir. Avec plaisir, oui, parce tout désuet qu'il est, ce mot est plaisant. Il est précis, il a un sens bien à lui, il permet d'éviter la lourde périphrase "qui n'a plus usage", en somme, il est, ou plutôt pourrait être utile. Il a une sonorité plus originale et plus intéressante que démodé, vieux ou périmé. Disons-le tout net, c'est un beau mot, et, doublé à son caractère désuet, cela n'a que pu attirer votre attention.

Oui mais... oui mais ce n'est pas tout. La dernière fois que vous l'aviez lu, ce mot, il ne vous avait pas chatouillé autant. Certes, c'était il y a longtemps, normal, le mot est rare ; mais là, dans cette occurence, il a quand même une saveur toute particulière. Il y a quelque chose de plus qui vous chatouille dans ce mot, quelque chose que vous n'avez pas saisi. Vous le relisez, encore, encore, une autre fois. L'enchainement "u-ette" est déjà rare, avec un "s" avant, ça en devient quasiment unique. Mais ce n'est pas ça qui vous a démangé le cortex. C'est autre chose... bien décidé à le savoir, vous allez chercher sur un dictionnaire, de préférence étymologique (par exemple celui-ci). Vous entrez la forme, "désuette", lancez la recherche, et restez muet : introuvable. Etrange. Tenace, vous entrez la forme masculine, "désuet". Et là vous comprenez ce qui vous a troublé.

Au féminin, cela donnait désuète, vous indique le dictionnaire... et vous réalisez instantanément que c'est cela qui vous avait fait se trémousser vos neurones. Une bête faute d'orthographe. C'était donc ça... Et pourtant, quelque part, vous êtes encore déçu. Certes, certes, le vrai féminin, c'est désuète, mais... mais... désuette, c'était mieux. En général, les mots qui présentent une faute d'orthographe sont simplement horribles à la vue, mais là, cas très particulier, désuète c'est certes beau, mais désuette, ça l'est encore plus. Désuète, avec son accent grave, ça fait trop sévère, alors que désuette, ça fait mignon. Une pensée relativement absurde vous vient à l'esprit : ce mot, désuet, si intéressant, aurait mérité d'avoir un féminin en "-ette".

Bon, vous avez peut-être suivi vous-même tout ce raisonnement, et peut-être pas. En tout cas, ce fut le mien. Dans la même veine, il y a un autre adjectif qui m'a tellement agacé les yeux que j'ai du en vérifier l'orthographe, de son masculin cette fois : volatil. Sans e. J'ai beau être maintenant convaincu que c'est sa forme licite, je n'arrive pas à me persuader que cela devrait être sa forme naturelle. Tout ça pour dire que je pense que j'aime bien les mots. Pas dans leur harmonie, pas dans la façon dont ils s'enchainent au sein d'une phrase (enfin, si, aussi, mais c'est le cas d'au moins tout le monde), même pas nécessairement dans leur simple sonorité (mais un peu quand même). Juste dans la façon dont ils sont ecrits. Dont ils sont lus.

J'aime bien les nombres aussi, dans ce genre, c'est relativement pareil, et même pas forcément moins riche, mais c'est moins intéressant à partager.

jeudi 30 novembre 2006

La diabolisation chimique

L'après-midi, pas potentiellement trop trop loin de chez vous.

- C'est malin, comment on fait pour le repêcher maintenant ?

Effectivement, il était légitime de se poser la question. On arrivait devant une impasse indéniable : il n'y avait pas de moyen de le récupérer facilement. Une canne à pêche ? Oui, bien sûr, je me balade tous les jours avec ça sur moi... Et puis je suis sur qu'il rafolle d'asticots, tiens. Allons, restons un peu sérieux. Nous avons un obstacle devant nous. Deux alternatives : soit on le récupère, ce qui peut être compliqué si on veut le faire dans les formes ; soit on le laisse choir avec le reste, ce qui ne nous poserait pas plus de problèmes que ça, au demeurant. Ca se trouve il s'y dissoudrait. Ca serait pas sympa, c'est vrai, mais qu'est ce qu'on s'en fout... C'est juste cruel pour les autres. S'ils s'en rendent compte. Non, on risque quelque chose ? Tu crois pas qu'ils iraient le récupérer au fin fond du bidon, là ? Bon, d'accord, on risque peut-être quelque chose. Allez, soyons magnanimes : on le récupère. L'Autre est encore au fond, là-bas, en train de brailler ses formules incompréhensibles : aucun problème de ce côté là, mais agissons vite. Tout se jouera en quelques minutes.

On le voyait déjà presque plus, tellement c'était jaunâtre. Il allait falloir monter en expédition punitive pour châtier le coupable... À moins que ça soit moi, le principal responsable. Noon, vous croyez ? Bon, tant pis, oublions cette idée. Monter une expédition pour le récupérer, disais-je, au fond de cet endroit barbaresque, de cette jungle jaune et acide. Allez, tsoin tsoin tsoin, il faut sauver le... oui, d'accord, on reste sérieux, c'est vrai. T'es sûr que la t'intéresse pas de parler de la métaphysique du cérium ?... Bon, okay. Le récupérer. Mais, la question est encore là, toujours aussi légitime : comment ? À la main ? Ouais mais non, ça pourrait être dangereux. L'adjectif sulfurique n'est pas du tout engageant. Au vol ? Si on le rate, on aura l'air fin. Avec un stylo ? ça pourrait être un sacrifice. Hm... Tu veux pas aborder le Beau et le Vrai sulfurique ? Le caractère intrinsèquement manichéen des réactions d'oxydo-réduction ? Le cérium et l'Idéal ? Ah, il faut se dépêcher, c'est vrai... Le récupérer. Soyons, fous, avec une passoire ? Avec une pince à épiler ? Quelqu'un a une pince à épiler ? Non, bien sûr. Enfin, le contraire aurait été bizarre, d'un autre côté. Avec un aimant ? Ca serait bien ça. Quelqu'un a un aimant dans sa poche ? Non, même un bout de métal ils n'avaient pas, alors un aimant, tu parles... Enfin, au pire, ça pouvait très bien attendre. Ne jamais trop se presser, ça entraine toujours des catastrophes. Il y en a déjà une, ça suffit non ? surtout que, quand on y repense, il reste vraiment que la main, comme solution ; une raison de plus pour pas trop se presser. Ca manquerait vraiment d'ésotérisme, de classe, de formes, etc... La vieille logique de toujours remettre à demain ce qu'on peut faire faire aujourd'hui par quelqu'un d'autre. Et en plus, ça marche ! J'y crois pas, je serai amorphe plus souvent, décidément. Mais oui, tu peux y aller, ça me dérange pas du tout. Rappelle-toi, tu vas mettre la main dans une différence de potentiels de mille millivolts, hein ! Cérique, ça veut dire dangereux ? Non, sûr ? C'est toi qui y va, hein, après tout...
- Bon, si jamais ça brûle, t'arroses, ok ?
Ouais, sûr. Attend une minute, je vais chercher l'extincteur à tout hasard... Pourquoi y a pas une gachette sur cette pissette ? Ca serait tellement plus réaliste. Juste une petite répétition... Ca va, elle marche bien ; pas trop mouillé ? C'était juste pour te raffraichir avant l'effort, voyons... allez tu peux y aller, je te couvre !
[...]
- Alors, ce bain de cérium ? Elle est bonne ?

Comment rester à palabrer une demi-heure autour d'un agitateur magnétique oublié dans un bécher rempli d'une solution d'acide sulfurique et de cérium.

lundi 25 septembre 2006

Le fatalisme sur Internet

C'est assez terrible de se savoir condamné et de ne rien pouvoir faire pour l'empêcher. Une situation presque digne des meilleures tragédies, quoi. Normalement, dans la vie courrante, cela n'arrive pas ; ou alors parfaitement volontairement et sciemment ; ou alors avec des possibilités pour prévenir la condamnation. Soit.

Eh bien, encore une fois, l'informatique en général et Internet en particulier change la donne. Vous êtes là, tranquillement, connecté sur un chat par exemple, à parler joyeusement de tout et de rien. Vous ne présupposez rien du tout au terrible destin qui va soudain s'abattre de vous. Un opérateur vicieux, diabolique, sadique, cruel, mauvais, habité par un spectre, un être abject et infâme en somme, décide soudainement de vous expulser de ce chat, pour une raison lambda qu'il est le seul à connaître et à trouver légitime. Il s'amuse de vous voir en victime innocente, impuissante, qui n'aura même pas le temps de comprendre ce qui lui arrive avant qu'elle soit bannie. Il s'apprête à formuler la sentance terrible qui signera votre fin, quand, innopinément, discrète comme une souris, une faute de frappe se glisse dans le langage sybillin qu'il doit utiliser pour se faire comprendre de l'instance suprême qui décide de la vie et de la mort sur le chat, id est le serveur irc lui-même. Une ridicule petite faute de frappe ! Un iota qui disparait, un k qui surgit de nulle part on ne sait comment, un p qui décide de se retourner en q, juste un tout petit rien ! Mais c'en est assez : le serveur, assez autiste, ne comprend plus rien à l'instruction compliquée et maléfique, et ce message bizarre s'affiche au milieu de la conversation, visible pour tout le monde, comme si l'opérateur méchant qui en est l'auteur n'avait pour idée que de demander s'il faisait beau. Le message terrible ! La cible, c'est à dire vous, dans votre petit chez-vous rassurant, vous voyez la condamnation mortelle s'afficher sur l'écran, avec la faute de frappe, mais tout en gardant l'essentiel du sens que l'autisme du serveur n'a pas réussi à déchiffrer : ce méchant petit opérateur qui possède tous les pouvoirs, là-bas, et qui vous regarde avec un air goguenard, ce vil monstre veut vous expulser ! Et que pouvez-vous y faire ? Rien ! Rien du tout, il ne lui prendra que quelques secondes pour retaper sa formule, correcte cette fois, et vous ne pouvez qu'attendre qu'elle arrive, même un regard de chien battu ne séduirait pas son coeur, à supposer que vous ayez le temps de le faire pendant la poignée de secondes qu'il vous reste... C'est tragique !

Il s'écoule presque une éternité entre ces deux lignes, celle avec la faute et celle sans la faute, où vous sentez vos doigts frétiller sur le clavier, où vous voulez dire quelque chose pour vous en sortir, mais rien ne sort, rien ne marcherait, rien ne serait utile, l'acte est déjà joué, la sentance déjà prononcée, le boureau en marche et votre imagination en berne. Vos doigts frétillants attendent la mort venir avec l'impuissance d'une arraignée coincée sous une savate. Et la ligne ultime, définitive, scelle votre destin et vous envoie vivre mille années de souffrances, sans scrupules pour vous, ce que vous êtes, ce qui sera détruit avec votre départ.


En bref, il se passe ça :
Nerok* est le méchant opérateur trop cruel et sadique qui expulse les gens sans raison ; et Allom* - le héros de l'histoire - est l'innocent utilisateur qui est devenu bien malgré lui le souffre-douleur de l'ignoble Nerok. La faute de frappe est soulignée pour la mettre en évidence et foutre la honte au grand méchant Nerok.
[18:02:34] <Nerok> !kicckban Allom Ha ha ha ha je suis méchant, cruel, sadique, vilain, et caetera, et caetera.
[18:02:36] <Nerok> ><
[18:02:41] <Nerok> !kickban Allom Pareil qu'avant, ha ha ha ha...
[18:02:41] Vous avez été kické(e) de #poudlord* par Z(Nerok) : Pareil qu'avant, ha ha ha ha...

C'est vraiment terrible, n'est-ce pas ? Allom ne pouvait rien faire d'autre que de prier pour que le clavier de Nerok ait la bonne idée de se mettre en grève, ou qu'il explose sous ses doigts boudinés rageurs...

* Les pseudonymes et nom du salon ont été changés par souci de respect pour leurs utilisateurs réels. Hinhin.

samedi 16 septembre 2006

Racontez leur des histoires, c'est tout

Ma grande découverte de la journée - à part l'impossibilité du DM de maths, mais bon ça c'est autre chose -, c'est que le blog de boulet a changé de face. Il fait un peu plus vert comme ça... mais, toutes les améliorations qui y sont portées, vous pourrez vous-même le découvrir ; j'attire votre attention sur un point précis et apparamment anodin de ce changement : l'apparition d'un lien FAQ en haut à droite parmi d'autres - un lien qui existait peut-être déjà par ailleurs dans l'ancienne version, mais que je n'avais pas encore remarqué.

Au delà de la facination que l'existence d'une FAQ peut me provoquer, c'est un extrait précis du texte qui m'a... agréablement détourné du cours de mes pensées. Je vous le cite ici, avec en gras le passage important :

Q: Mais c'est ta vraie vie que tu racontes ?
R: oui et non. C'est de l'autofiction... Je me prends comme personnage, et je raconte des histoires inspirées de la réalité. Le but est de raconter des histoires, pas de tenir un journal intime. Je ne dévoile jamais des aspects importants de ma vie privée, parceque ça ne regarde que moi.

C'est drôle, cette phrase, soudain, jetée au milieu d'un truc aussi prosaïque qu'une FAQ, m'a soudainement rappelé une nouvelle de Russell Banks, dont j'ai oublié jusqu'au titre ; mais pas son intérêt. Je vais même vous raconter ce dont je m'en souviens : elle est écrite à la première personne - si, si, c'est important, parce que ça fait histoire - et le personnage principal est un brave type, américain, probablement d'une vingtaine d'années, qui se rend compte progressivement que son père a plus que certainement passé sa vie à lui raconter des histoires sur son compte. Il commence par en être irrité, puis intrigué, et puis fini par l'accepter, pour je ne sais plus quelle raison, avec cette phrase qui m'avait marqué : "Racontez leur des histoires, c'est tout", avec en plus quelque chose comme "pour les faire rêver" ou je ne sais plus quoi. Enfin, racontez leur des histoires parce que c'est plus joli, parce que ce n'est pas un mal, parce que ça fait rêver, parce que ça stimule l'imagination, parce que c'est intriguant, bref, parce que les histoires c'est mieux qu'une réalité morne et ennuyante. Tiens, maintenant que j'y repense, c'est un peu l'objet de Big Fish, le film de Tim Burton - ce magnifique film qui m'a accompagné pendant mes révisions du bac de français et que j'aimerais beaucoup voir une seconde fois... Enfin, le côté encore plus fort de la nouvelle de Russell Banks, c'est que cette histoire, racontée par le fils, pourrait très bien être une histoire inventée par le fils, justement - et pas un récit des histoires inventées par le père. Quoi de plus beau qu'une histoire pour justifier leur emploi ?

Enfin, quoi qu'il en soit, j'avais trouvé la nouvelle magnifique. C'est d'ailleurs une des seules nouvelles de ce recueil que j'ai trouvée intéressante - avec une autre dont je ne me souviens même plus de quoi elle parle. Racontez leur des histoire, quel beau concept non ? Quelle idée grandiose. Enfin, voilà, racontons des histoires. Si, si. C'est intéressant.